Je voyais quelques nuages étirés, des feuilles d’arbres virevoltaient jusqu’à ce trou de ciel. J’avais l’impression d’être dans une bulle lisse et froide. J’entendais au loin le cri des oiseaux du jour chassant ceux de la nuit. Le bruissement des arbres et des ailes se mêlaient à un autre bruit, régulier et sourd martelant la terre. J’en ressentais les ondes courant sur le sol envahir mes os. Un parfum de bois mouillé et une odeur de synthétique embaumait l’air.
Plus j’essayais de garder les yeux ouverts, plus mon mal de crâne s’amplifiait… Combien de temps avais-je dormi ? Une grande fatigue me clouait sur place et je n’arrivais pas à bouger le moindre muscle. Mon corps était comme une vielle souche.
- Je peux arrêter ?
- Encore un peu.
- Ouais mais j’en ai marre et j’ai froid. Tu pourrais le faire aussi.
- Arrête de te plaindre et creuse !
Un homme se tenait à quelques mètres devant moi, appuyé contre le porte avant d’une grande voiture rouge. Je ne le voyais pas nettement, il était comme flou. Je n’arrivais à voir que ces chaussures de manière distinctes, noires et cirées.
2
L’homme se décolla de la portière, s’approcha de moi. Je refermais tout de suite les yeux.
- Quel dommage. Vraiment.
- Hey, Even. C’est assez profond dis.
Il s’éloigna. Sortit de sa poche une paquet de cigarette et en alluma une. Il fit signe de la tête et le deuxième homme jeta la pelle.
- C’est pas trop tôt.
Ils s’approchèrent de moi. Je me sentis soulevée et déplacée.
- On la balance. Prêt ?
- Quand tu veux.
Soudain un craquement. Les deux hommes se fixèrent. Des lumières se rapprochaient.
- Que-est-ce qu’on fait ? On peut pas la laisser ici sans…
- Tais-toi imbécile. Even tirait nerveusement sur sa cigarette, scrutant la forêt.
- On la remet à l’arrière. Et on se tire. Ce soir on revient, terminer le travail.
- T’es malade. On va pas se balader avec elle.
- Tu veux la laisser et qu’on remonte jusqu’à nous. Tu veux vraiment foutre le boss dans la merde.
- Non, non, on fait comme t’as dis.
Ils se dirigèrent vers la voiture.
- Tiens-la pendant que j’ouvre la caisse.
- Chef, je crois qu’elle commence à revenir à elle.
Even s’approcha du jeune homme. Il tira une bouffée de sa cigarette et regarda au cœur des arbres.
- Fais lui une piqûre, il faut qu’on mette les bouts dard-dard. Ils seront là dans une dizaine de minutes.
3
Au même moment dans un café situé en plein centre ville, Winter regardait à travers une vitre les passants.
- Tu en penses quoi ?
- De quoi ? lui demanda Javier en plantant ses dents dans un énorme sandwich.
- De cette lettre qu’on a retrouvé à proximité du corps.
- Pas grand chose, mais comme je te connais, il doit y avoir un truc qui cloche.
Dehors, un homme jouait de la guitare, assis sur une barrière en acier. De temps à autre une personne lui lançait une pièce dans l’étui de son instrument. Winter se frotta le menton et avala une gorgée de café.
- J’ai l’impression qu’on nous mène en bateau depuis le début de cette affaire.
Il détacha son regard du musicien et héla une serveuse pour qu’elle lui apporte un autre café.
- Tu vois ce mec, en train de gratter sa guitare. Observe le bien. Et dis-moi ce que tu en penses.
Javier leva un sourcil intrigué.
- Et je saurais qui a tué le colonel moutarde ? Winter le regardait avec insistance.
En mâchant la dernière bouchée de son repas, il se prit au jeu et commença son analyse.
- Ok... Je vois un homme d’environ la trentaine, de type nordique, qui joue de la guitare. lui répondit-il en s’essuyant la bouche.
- Continue.
Javier soupira.
- Il porte un vieux t-shirt rayé, rouge et noir…
Pendant que son coéquipier terminait la description physique du joueur à la Gibson. Winter sortit de son veston un calepin et un stylo. La serveuse arriva avec le café de Winter. Javier la regarda partir dans le fond de la salle.
- Maintenant dis-moi, que penses-tu de la femme au chapeau rouge.
- De quoi ?
- Pas de quoi, mais de qui.
Javier leva encore une fois un sourcil, il regarda de nouveau dehors. Il ne voyait rien.
- Regardes derrière moi, elle vient d’entrer, il y a une minute, elle est assise au bar, à côté d’un homme avec un blaser marron foncé. Elle a jeté deux biftons au musicien.
- Je vois pas le rapport entre elle et Bob Dylan dehors ? lança Javier ironique.
- Tu n’a pas pu voir ce qu’elle a fait, parce que tu étais trop occupé à regarder passer la pépée qui m’a servi le café.
- Si je suis bien ton raisonnement. On nous fait enquêter sur le musicien, qui serait la fausse piste, pendant que la femme au chapeau file à l’anglaise parce qu’on regarde passer un serveuse super canon.
- T’as pigé. On nous distrait pour qu’on ne la voie pas donner ses deux billets à Bob.
Javier croisa les bras et s’appuya sur la table en se rapprochant de Winter.
- Et si tu me disais qui est la femme au chapeau rouge dans notre affaire.
Winter souris et posa son calepin devant le nez de son ami. Sur la feuille, le nom de Lisa Mattey était griffonné.
- Elle ?
- Et oui. Ça ce tient. Le musicien de notre affaire s’est Satriani, il joue son morceau devant tout le monde pour qu’on évite de le soupçonner.
- En jouant l’homme d’affaire respectable, prêt à aider la police, il assure ses arrières.
- Comme tu dis. En parlant d’arrière, celui de la serveuse de tout à l’heure c’est le leurre.- La lettre ?
Winter hocha de la tête et continua.
- Pendant qu’on le regarde, on loupe la femme au borsalino.
- Elle doit connaître Satriani, et ses magouilles. Un truc qu’il ne veut pas voir ébruiter.
- Et on nous éloigne d’elle pour qu’on ne puisse pas faire le lien. On se perd dans les détails et les pistes sans importance.
- Comment veux-tu qu’on procède ?
- Pour commencer, on va aller voir un de mes indics.
Les deux hommes se levèrent ; Winter posa de l’argent sur la table, se retourna et salua la jeune femme au chapeau rouge. Et ils sortirent. Javier jeta quelques pièces dans l’étui du guitariste. Près de lui, une caissette à journaux annonçait sur son affichette : « Découverte d’un village dans un lac »
4
Winter prit un journal et commença à lire l’article en première page. Il fouilla dans la poche de sa veste.
- Prends les clés ; tu conduis.
Winter lança la clé de sa voiture à Javier.
- Ok boss.
Le titre de l’article avait attiré l’attention du détective, et à plus forte raison quand il vit le nom du journaliste.
- Où on va ?
- A’ l’ ESG News. On va rendre visite à vieil ami.
Javier démarra et s’intercala entre un camion de livraison et une petite Ford bleue. Il alluma la radio sur la fin d’une chanson d’Aerosmith.
Winter reçut un coup de fil d’un autre inspecteur.
- Il faut que tu viennes au 470 Maperhill.
Il regarda Javier.
- Qu’est-ce qu’il se passe ?
- La voisine a trouvé la porte entrouverte et tout est sans dessus dessous dans l’apparte. Elle a appelé les flics. Et je vous ai appelé dès que je suis arrivé. Pas de trace de corps, mais je…
- Merci, on arrive dans 5 minutes. et il raccrocha.
- Changement de plan. On va au 470 Maperhill.
Javier accoudé à la fenêtre le regarda.
- Flippe pas. Et fonce.
Javier mit la sirène et se faufila à travers la lignée de voitures arrêtées au feu.